Portrait
Martine Thouet, la bistrotière de "Lénine-sur-Loire"
LE MONDE | 24.08.06 | 14h05  •  Mis à jour le 24.08.06 | 14h05

ourire incandescent, robe noire rétro, cigarette dans une main, verre de blanc doux dans l'autre, Martine Thouet jubile de voir les curieux errer pendant des heures dans l'île de Chalonnes-sur-Loire, dans le Maine-et-Loire, avant de tomber enfin sur son bar-musée aménagé à la seule gloire du grand centralisateur démocratique. "Le Lenin Café, ça se mérite", avance l'ex-perceptrice du secteur.

Bustes, tableaux, livres de propagande : flanqué de ses nombreux émules, le leader bolchevique est chez lui - donc chez elle - partout, jusque dans les toilettes, où un bas-relief est enchâssé sur un mur de béton brut très soviétique. Ce riche fonds est le produit d'une collecte estivale entamée il y a trente ans : Tirana, Kiev, Zagreb, Varsovie, Sofia... "A l'époque, le Lenin ne valait pas cher", s'amuse celle qui est devenue experte en finances publiques, missionnée par la Commission européenne depuis cinq ans auprès, justement, de ces ex-pays de l'Est. 

En moins de six mois, sans publicité, sans signalisation, sans whisky ni Coca-Cola, mais avec le bouche-à-oreille et quelques concerts latino, manouche et rock, l'ex-perceptrice a réussi à imposer son temple dans le paysage régional. Il lui arrive parfois, avant que l'Internationale ne scelle la fin de soirée, de pousser une chanson de rue qu'elle a composée, adolescente, avec son frère Christian, devenu designer automobile.

Pour structurer son établissement, elle a créé une association, qui a vite réuni une centaine d'adhérents : quelques camarades, beaucoup moins que d'amis. Il faut bien des "potes" pour tenir la boutique quand elle est à Zagreb, où elle travaille au futur système de contrôle des finances publiques. "C'est passionnant, apprécie-t-elle en spécialiste, je peux travailler à la source et selon mes idées."

Chez la bistrotière rouge, l'humour, la recherche du beau, la féminité semblent des contre-feux permanents à l'image du militantisme prolo. "Pourquoi voulez-vous qu'un communiste soit un mec imbibé d'alcool, incapable d'aligner trois mots sans fautes d'orthographe et bouffeur de patron toute la journée ?", lance-t-elle. Elle revendique son niveau de vie, son ancienne décapotable, sa nouvelle Volvo, ses tenues colorées, ses décolletés plongeants tout autant que les icônes lumineuses, les luminaires délicats et les chemisiers des Balkans qui adoucissent l'austérité dépressive de Vladimir Illitch Oulianov.

Lenin Café, une enseigne provocante ? La tenancière conteste : "Lénine, c'est le seul à avoir pu mettre en pratique la parole de Marx ; c'est l'aboutissement de mon chemin de traverse. Et, ici, c'est un peu mon église, un lieu où l'on peut parler, échanger." Mais la répression des marins de Kronstadt en 1917, la confiscation des récoltes, les centaines de milliers de morts ? "Il n'a pas eu le choix. Je ne me sens pas l'héritière des drames et des massacres de Lénine, mais de sa pensée."

"Lénine, c'est quand même un assassin caractérisé", commente Jean-Loup Bénéton. L'ex-trésorier-payeur général du Maine-et-Loire n'est nullement étonné de la dernière extravagance de celle qui fut longtemps son "adversaire" comme secrétaire départementale CGT du Trésor. "Un adversaire redoutable, apprécie le haut fonctionnaire. Jusque dans les trésoreries rurales, des agents me parlaient de lutte contre le grand capital. Elle affichait le portrait du Che dans son bureau. Elle était souvent en désaccord avec son propre syndicat." Au plus fort du mouvement contre la réforme du ministère des finances en 2000, Martine Thouet avait fait occuper la trésorerie principale d'Angers. "Vous êtes un dictateur rouge", l'avait apostrophé Jean-Loup Bénéton. "Si c'est rouge, ça me va", avait répliqué la meneuse.

Etonnante ascension professionnelle, obtenue par formation interne, pour une jeune femme qui ne voulait pas travailler. "J'aurais passé mon temps à défendre mes idées, ou alors j'aurais été factrice, comme Besancenot, ça m'aurait laissé du temps pour réfléchir." Elle s'est pourtant prise au jeu de la défense des deniers publics, pointant scrupuleusement mais non sans délectation les petits arrangements des municipalités avec les appels d'offres. Ce qui lui a valu, autre fierté, des différends de notoriété publique avec les élus locaux. Se sont rajoutées quelques inimitiés conquises dans les hautes sphères ministérielles pour son jusqu'au-boutisme syndical.

Syndiquée dès 22 ans, Martine Thouet aurait pu calquer ses pas sur ceux de son père, Raymond Pourias, communiste et leader de la section CGT de l'hôpital psychiatrique d'Angers - "il était capable, dit-elle, d'exclure un syndicaliste parce qu'il était trotskiste". Mais ses relations avec les appareils auront toujours été distantes, parfois tumultueuses. Elle est "indépendante" et "précurseur", euphémise Jean-Paul Plassard, un des piliers du Parti communiste angevin. "Au moment de Solidarnosc, on a été plusieurs à prendre nos distances", se rappelle l'infatigable voyageuse de l'Est, qui n'a jamais été dupe des dérives du système.

Toujours à contre-courant, elle a mis en place, comme conseillère municipale de Chalonnes, l'une des premières structures pour la petite enfance en milieu rural. "On a eu le premier prix national remis par un ministre de droite", s'amuse-t-elle encore. Michel Verger, un de ses compagnons de traverse, lui aussi parfois en délicatesse avec la ligne du parti, l'a ramenée dans le giron tout récemment. "Le Lenin Café, c'est bien beau mais...", lui a-t-il gentiment fait remarquer.

Séduite par Marie-George Buffet, Martine Thouet a repris sa carte. Mais, comme pour faire bonne mesure, elle s'enorgueillit de voir son bistrot figurer sur le site de la Ligue communiste révolutionnaire. Et elle s'attend à voir débarquer d'un jour à l'autre au comptoir ses relations de Lutte ouvrière. Elle les invitera à boire un "Lenin", une vodka rougie d'un guignolet. Ou peut-être un coteaux-du-layon, voire un Breiz-Cola.

De tout cela, elle rit, évidemment. Mais de la dédicace pourtant "sympa" d'un huissier à la retraite "tendance extrême droite", sur le livre d'or de son Lenin, elle ne rit pas. Et quand la famille de Gonzague Saint-Bris, propriétaire d'une maison dans le voisinage, trouve le lieu "génial", elle s'inquiète : "Il ne faudrait pas que ça devienne sélect."

 
Vincent Boucault

Parcours

1953
Naissance de Martine Pourias à Angers.

1975
Entre au Trésor public comme informaticienne, adhésion à la CGT.

1983
Elue conseillère municipale de Chalonnes (Maine-et-Loire) sur une liste de gauche (jusqu'en 1995).

2001
Nommée experte fiscale par la Commission européenne.

2006
Lancement, le 1er mai, du Lenin Café. Réadhésion au Parti communiste.
 

Article paru dans l'édition du 25.08.06